HiN - Internationale Zeitschrift für Humboldt-Studien (ISSN: 1617-5239)

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HiN XII, 22 (2011)

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Gilles Bancarel

L’Histoire des deux Indes ou la découverte de la mondialisation

Résumé

L’Histoire des deux Indes œuvre majeure de l’abbé Raynal nous fournit à la fois les fondamentaux de la pensée des Lumières et l’explication de la marche du monde. L’analyse de cet ouvrage, le plus lu du XVIIIème siècle, nous permet de comprendre comment cette œuvre qui dénonce l’esclavage décrit le phénomène de la mondialisation.

Abstract

The History of two Indies, abbot Raynal’s main work, provides at the same time the fundamentals of the ideas of the Enlightenment as well as an explanation of the course of the world. The analysis of this book, the most read of the 17th century, allows us to understand how this work, which denounces slavery, describes the phenomenon of globalization.

Resumen

La Historia de los dos Indias, obra mayor del abad Raynal, nos abastece a la vez los fundamentales del pensamiento de las Luces y la explicación de la marcha del mundo. El análisis de este libro, lo más leído del siglo XVIII, nos permite comprender cómo esta obra que denuncia la esclavitud descrita el fenómeno de la mundialización.

* * *

En 1770 paraît la première édition de l’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes de l’abbé Raynal. L’ouvrage qui va porter le ferment de la Révolution pendant deux décennies est une encyclopédie dont l’objet est de décrire le monde colonial. Son titre, dans le goût du XVIIIème siècle, a aussi une signification pédagogique qui permet à l’auteur de définir toute l’étendue de son propos. Cette étendue est immense, démesurée, ambitieuse puisqu’il s’agit de parler de la marche du monde : des deux Indes, les Indes orientales et les Indes occidentales. Une façon indirecte d’annoncer que l’objet va concerner l’ensemble de la planète[1]. Mais à y regarder de plus près, ce titre est aussi un programme dont le dispositif est annoncé dès les premières lignes de l’ouvrage. Une idée qui traverse le livre de part en part et repose sur une question majeure levier de l’opinion publique et cible des philosophes, du XVIIIème siècle jusqu’à nos jours : la découverte de l’Amérique[2].

Par l’Histoire des deux Indes Raynal diffuse sur tous les continents l’image nouvelle de l’Amérique, une image forgée par la philosophie des Lumières qui s’étendra de l’Europe à tous les continents. Quelques années plus tard, cette vision sera étayée pour le continent sud américain par les expéditions et les publications tout aussi encyclopédiques d’Alexander von Humboldt qui viendront renouveler les connaissances des Lumières et stimuler bien des lectures dans les deux mondes[3]. Dans une certaine mesure Humboldt viendra par son œuvre scientifique prolonger celle de Raynal, à la fois au niveau du contenu et de la réputation.

L’Histoire philosophique prisé pour ses informations est très tôt reconnue pour sa dimension politique - « machine de guerre » contre le pouvoir en place - mais sa force repose sur une ambition beaucoup plus grande : décrire le monde dans sa globalité. Afin d’y parvenir, Raynal déploie un talent d’ingéniosité pour aboutir à la rédaction d’un ouvrage hors normes et hors du temps qui apparaît aujourd’hui d’une étonnante modernité.

L’actualité de la mondialisation nous permet de porter regard nouveau sur cette œuvre et d’en relever toute la singularité. Avec le recul des siècles, nous pouvons expliquer en partie les raisons profondes du succès de l’ouvrage et en même temps analyser ce phénomène dont il fournit le premier énoncé.

Dans cette perspective, nous nous proposons de mettre en évidence les caractères particuliers de l’œuvre de Raynal qui renvoient au phénomène de la mondialisation. Nous examinerons en un premier temps les éléments caractéristiques du phénomène contemporain avant de les rapprocher des évènements qui illustrent la mondialisation au siècle des Lumières. En un second temps, nous tenterons de mettre en situation l’œuvre de l’abbé Raynal par rapport à ce phénomène.

Caractéristiques du phénomène de la mondialisation

L’usage du mot mondialisation est récent. Apparu dans les années 1980 parallèlement au mot américain globalization, il faut attendre le début des années 2000 pour le retrouver dans un usage de grande vulgarisation dans la presse française et européenne[4].

En septembre 2001, la commission d’enquête du Parlement allemand publie un rapport consacré à la thématique « Mondialisation de l’économie - Défis et réponses ». Ce rapport fournit une première définition : « la mondialisation est tout d’abord une interconnexion économique mondiale. Avant 1990, le terme de mondialisation était à peine employé. On parlait peut-être de l’internationalisation de l’économie qui a débuté plus tôt. Elle a commencé durant les siècles des navigateurs (européens) et s’est poursuivie - de façon tragique - pendant l’époque coloniale du XIXème siècle […] Avec les progrès techniques du domaine des transports et de la communication, l’interconnexion économique des Etats, des régions et des continents s’est continuellement intensifiée. Plus tard des objectifs politiques d’intégration régionale et de maintien de la paix ont renforcé cette interconnexion économique ».

Quelques mois plus tard c’est dans l’éditorial de L’Observateur de l’OCDE, qu’Emma Rothschild[5], Directrice du Centre for History and Economics, Université de Cambridge, précise « on présente souvent la mondialisation comme une situation actuelle et future, un phénomène sans passé. Or, l’échange d’informations, de marchandises, d’investissements, de goûts et d’idées entre sociétés lointaines, qui constitue la mondialisation, a caractérisé bien des époques antérieures, en Asie aussi bien qu’en Europe et en Amérique. L’idée d’une économie mondiale est, en elle-même, une cause de la mondialisation ». Elle mentionne dans cet article la modernité de l’œuvre de Raynal vis-à-vis de ce phénomène.

En France, c’est en 2002 que le Parlement constitue une commission d’information[6] « sur la mondialisation ». Cette commission livre en 2003 un rapport qui reconnaît « 

qu’il serait réducteur de la présenter comme un phénomène radicalement nouveau… qu’elle constitue le dernier développement d’un phénomène historique de long terme, alors qu’elle paraît être d’une radicale nouveauté à nos contemporains. On pourrait résumer ce paradoxe par la formule suivante : la mondialisation est un phénomène historique devenu sujet d’actualité.

La même année, la revue L’Histoire consacre un numéro à cette thématique intitulé « Les racines de la mondialisation de Rome à New York »[7] (réédité et complété en 2008 par un numéro spécial[8]). L’éditorial s’ouvre sur cette constatation que la mondialisation est le « phénomène séculaire de rapprochement entre les peuples et les continents, au progrès discontinu mais inéluctable des échanges commerciaux et culturels »[9]. Le terme fonctionne également comme un synonyme d’« américanisation » pour désigner l’hégémonie de la puissance américaine qui impose au-delà du domaine économique, militaire, culturel… une certaine façon de vivre uniformisée, standardisée.

Pour examiner l’œuvre de Raynal à la lumière de la mondialisation et ancrer les points de comparaisons avec les époques antérieures, il nous faut observer ce phénomène sous deux points de vue distincts : d’une part au niveau de sa définition d’autre part du point de vue de son évolution dans la durée.

 

L’Histoire des deux Indes à la lumière de la mondialisation

Dans cette première perspective, nous retiendrons la définition fournie par Jean-Michel Gaillard, dans la revue L’Histoire[10]. La résurgence du mot mondialisation dans les années 1990 est due, selon lui, à une signification plurielle conséquence de l’évolution exceptionnelle d’une situation donnée, particulièrement marquée dans la dernière décennie. Cette évolution contemporaine s’observe à travers plusieurs paramètres que sont :

  • L’effondrement du communisme et l’apparition de la Chine dans l’économie de marché.

  • Le développement des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) dont Internet a été l’expression la plus spectaculaire.

  • La diffusion du concept de mondialisation qui sort du cadre économique pour s’étendre aux autres domaines (politique…).

  • La victoire mondiale du libéralisme sur le communisme et la prééminence des États-Unis d’Amérique hyper puissance orchestrant le village planétaire.

Chacun de ces éléments constitutifs de la mondialisation, puisés dans une actualité contemporaine, constitue à nos yeux une nouveauté. Pourtant, à y regarder de plus près, ils trouvent une certaine résonance dans d’autres évènements similaires survenus, il y a un peu plus de deux cents ans, au siècle des Lumières[11]. Et si l’on reprend individuellement chacun de ces évènements, on découvre d’une part qu’ils ont bien une réalité inscrite dans le temps et d’autre part qu’ils ont fait l’objet d’observations assez précises dans l’Histoire de deux Indes de l’abbé Raynal qui les annonce de manière quasi prophétique.

Qu’on en juge :

1) L’effondrement du communisme survenu dans les années 1989, dont le moment symbolique est marqué par la chute du mur de Berlin, vient faire écho à l’effondrement de l’ancien régime et la chute des monarchies dans les pays européens[12] dont la prise de la Bastille en 1789 reste l’emblème. Dans les deux dernières décennies qui précèdent la Révolution française, Raynal associe déjà les progrès de l’imprimerie avec les changements de mentalité.

Alors se préparait en Europe une grande révolution dans les esprits. La renaissance des lettres, un commerce étendu, les inventions de l’imprimerie et de la boussole, amenaient le moment où la raison humaine devait secouer le joug d’une partie des préjugés, qui avaient pris naissance dans les temps de la barbarie.[13]

2) Au développement des nouvelles technologies de communication aujourd’hui vulgarisées auprès du grand public par un usage répandu d’Internet, correspond l’essor de l’imprimerie au siècle des Lumières. Le « livre triomphant »[14] devient alors l’outil de la communication par excellence pour atteindre un niveau de diffusion inégalé jusqu’alors. L’industrialisation de la production met la lecture à la portée de nouveaux publics[15]. Dans son ouvrage, Raynal associe la dimension de communication à la dimension politique : « Rien n’est plus favorable à la liberté, que la connaissance »[16]. Cette approche constante chez Raynal ne cessera d’être améliorée. Forgée par les philosophes des Lumières, ancêtres de l’intellectuel moderne, la démarche servira à la construction de l’opinion publique tout au long du XVIIIème siècle.

Déjà l’imprimerie a fait des progrès qu’on ne saurait arrêter dans un état, sans reculer la nation pour pouvoir avancer l’autorité du gouvernement. Les livres éclairent la multitude, humanisent les hommes puissants, charment les loisirs des riches, instruisent toutes les classes de la société.[17]

3) A la diffusion contemporaine du concept de mondialisation correspond la diffusion des idées et la notion d’idéal républicain portée par les philosophes des Lumières, qui revendiquent les valeurs de liberté, égalité, fraternité posant ainsi les bases du système démocratique. Ces mêmes valeurs sont portées par l’Histoire des deux Indes. Raynal les situe dans des contextes historiques. Il fait pour cela référence aux grandes civilisations (Incas, Indiens, Chinois…) ce qui leur confèrent une valeur ancestrale, voire intemporelle[18].

(Chez les Incas) …Il n’y avait point de distinction entre les états ; et c’est la seule société sur la terre où les hommes aient joui de cette égalité qui est le second des biens : car la liberté est le premier.[19]

(Chez les Indiens) …Jamais l’autorité ne blessait ce puissant instinct de la nature, l’amour de l’indépendance, qui, éclairé par la raison, produit en nous celui de l’égalité.[20]

(Chez les Chinois) …Dans tous nos gouvernements d’Europe, il est une classe d’hommes, qui apportent en naissant, une supériorité indépendante de leurs qualités morales. On n’approche de leur berceau qu’avec respect. Dans leur enfance, tout leur annonce qu’ils sont faits pour commander aux autres. Bientôt ils s’accoutument à penser qu’ils sont d’une espèce particulière ; et sûrs d’un état et d’un rang, ils ne cherchent plus à s’en rendre dignes.

Cette institution, à laquelle on a dû tant de ministres médiocres, de magistrats ignorants, et de mauvais généraux ; cette institution n’a point lieu en Chine. Il n’y a point de noblesse héréditaire. La fortune de chaque citoyen commence et finit avec lui[21].

4) A la victoire du libéralisme correspond l’avènement politique des Etats-Unis d’Amérique comme un état nouveau fondé sur les idées nouvelles qui apparaît aux yeux des philosophes des Lumières comme le modèle expérimental d’une société nouvelle[22].

C’est dans les années 1780 que la question de la conquête de l’Amérique change brutalement de sens. L’Indépendance marquait l’irruption officielle d’une nouvelle nation, sur les ruines de l’ancien empire, sonnant peut-être le glas de l’Ancien Régime tout entier…[23] Fort de cette idée, l’abbé Raynal quitte la plume de l’historien pour se faire le chantre de l’idée américaine par un enthousiasme qui se transforme en éloquence :

Le vœu pour l’indépendance eut assez de partisans pour que le 4 juillet 1776, le congrès général se déterminât à la prononcer. Que n’ai-je reçu le génie et l’éloquence des célèbres orateurs d’Athènes et de Rome ! Avec quelle grandeur, avec quel enthousiasme ne parlerais-je pas des hommes généreux qui, par leur patience, leur sagesse et leur courage, élevèrent ce grand édifice ? Hancock, Franklin, les deux Adams furent les plus grands acteurs dans cette scène intéressante : mais ils ne furent pas les seuls. La postérité les connaîtra tous...On a écrit au-dessous du buste de l’un d’eux : IL ARRACHA LA FOUDRE AU CIEL ET LE SCEPTRE AUX TYRANS. Contrée héroïque, mon âge avancé ne me permet pas de te visiter. Jamais je ne me verrai au milieu des respectables personnages de ton aréopage ; jamais je n’assisterai aux délibérations de ton congrès. Je mourrai sans avoir vu le séjour de la tolérance, des mœurs, des lois, de la vertu, de la liberté[24].

Plus loin il écrit encore :

S’il arrive quelque heureuse révolution dans le monde, ce sera par l’Amérique. Après avoir été dévasté, ce monde nouveau doit fleurir à son tour, et peut-être commander à l’ancien. Il sera l’asile de nos peuples foulés par la politique, ou chassés par la guerre. Les habitants sauvages s’y policeront, et les étrangers opprimés y deviendront libres. Mais il faut que ce changement soit préparé par des fermentations, des secousses, des malheurs même...[25]

La révolution Américaine servira de modèle expérimental aux philosophes des Lumières. Ce qui fera dire à Tocqueville[26]: « Les Américains semblaient ne faire qu’exécuter ce que nos écrivains avaient conçu, ils donnaient la substance de la réalité à ce que nous étions en train de rêver »[27].

Pour se livrer à notre deuxième observation et replacer le phénomène de mondialisation dans un contexte historique - ou dans le temps - il faut revenir à la définition fournie par le Pr. Ottmar Ette[28]. Celui-ci observe quatre phases de mondialisation accélérée qui se différencient les unes des autres par des caractéristiques spécifiques. Elles sont délimitées dans le temps et débutent au moment où il fut pour la première fois possible de faire le tour du monde par voies maritimes. Dans cette perspective l’objectif de Christophe Colomb, d’atteindre les Indes par l’ouest se conçoit déjà comme un projet de nature clairement globale.

La première phase est celle de l’expansion coloniale mondiale issue essentiellement des puissances ibériques, expansion qui repose sur les progrès des techniques de navigation et sur les « découvertes » rendues possibles depuis la fin du XVème siècle[29].

La deuxième phase, de la deuxième moitié du XVIIIème siècle, est conduite essentiellement par la France et l’Angleterre, en recourant en partie aux réalisations institutionnelles et économiques et aux succès des Hollandais au XVIIème siècle. Ces réalisations possèdent un caractère fondamental à la fois « tardif » et « anticipateur ». Cette phase de développement d’un système intensifié d’échanges commerciaux et de communication est dictée par les intérêts européens et dirigé par Londres, Paris et Amsterdam. Ce système construit de nouvelles formes d’élaboration et de classification du savoir qui résultent à la fois de la domination et des progrès européens.

La troisième phase de mondialisation accélérée, se situe durant le dernier tiers du XIXème et le début du XXème siècle, période au cours de laquelle apparaît pour la première fois une puissance extraeuropéenne : les Etats-Unis d’Amérique. Les deux guerres mondiales marquent un tournant décisif de cette étape. Bien que profondément marquée par l’Europe, elle intervient avec une force d’impact militaire navale croissante dans les combats néocoloniaux de répartition de territoires et dans les processus inégaux de modernisation qui concernent et transforment les régions les plus diverses de la planète[30].

La quatrième phase de mondialisation accélérée repose essentiellement sur la mise en place de systèmes électroniques d’échanges de données, sur le développement rapide de flux de capitaux agissant au niveau mondial et sur la disparition d’une répartition basée sur l’idéologie et une concurrence de puissance politique entre deux blocs rivalisant entre eux et utilisant l’arme atomique pour se menacer mutuellement. Les réseaux de communication globalisés et les autoroutes de l’information au niveau militaire, au niveau des mass médias et des cultures de masse, caractéristiques de cette phase, ont conduit à de nouvelles formes de perception, à de nouvelles sensibilités face au phénomène du processus de création d’une société mondialisée.

Ce second regard rétrospectif porté sur la mondialisation, du point de vue de son évolution, nous permet de mettre en évidence, un paramètre commun à chacune des étapes : une vision[31] différenciée de l’Amérique qui reste intimement associée à ce phénomène.

En effet, si l’on rapporte pour chacune de ces étapes la situation de l’Amérique, il est aisé de systématiser cette progression de manière suivante avec :

  • au XVème siècle : La découverte de l’Amérique, comme phénomène historique

  • au XVIIIème siècle : L’Indépendance de l’Amérique, comme phénomène politique

  • au XIXème siècle : L’apparition de l’Amérique superpuissance, comme phénomène économique

  • au XXIème siècle : L’« américanisation » et la remise en cause de l’Amérique, comme phénomène philosophique.

Cette quatrième et dernière phase est paradoxale. C’est celle de l’apogée de la puissance américaine, avec une accumulation des moyens et une hégémonie dans tous les domaines. Elle marque aussi la faiblesse d’un système avec ses contradictions et l’apparition de nouvelles puissances montantes[32]. C’est aussi celle de la remise en cause des modes de pensée : « la fin de la modernité est marquée par la critique de l’idée de progrès et par la crise des philosophies de l’histoire. Les civilisations non occidentales cessent d’accepter comme évidente la supériorité du monde de tradition européenne. Celui-ci doute de ses fondements »[33].

Le modèle américain, modèle rêvé[34], puis modèle expérimenté depuis deux siècles découvre ses failles. Il couve une mutation qui naît dans ses entrailles et annonce l’influence grandissante du pouvoir médiatique[35].

De la même manière que le phénomène de mondialisation a conduit à l’avènement du modèle américain (système capitaliste, économie libérale…), la critique de la mondialisation se reporte instinctivement vers l’Amérique, comme en témoigne l’amalgame entre la mondialisation et l’américanisation[36]. « La roche Tarpéienne est proche du Capitole » et l’Amérique modèle devient à son tour la cible, et la victime d’un mécanisme qu’elle a engendré[37].

Les regards croisés sur la mondialisation à la fois du point de vue de sa définition spatiale et du point de vue de son évolution temporelle nous renseignent sur plusieurs points :

  • Ils confirment bien que le phénomène de mondialisation n’est pas une nouveauté, mais un phénomène inscrit dans l’évolution des sociétés. Que ce phénomène, déjà été observé depuis l’Antiquité, présente un caractère cyclique et répétitif.

  • Que le phénomène contemporain est similaire au phénomène observé au cours des dernières décennies du XVIIIème siècle.

  • Que l’Amérique est au cœur du phénomène contemporain de la mondialisation et qu’elle en constitue une sorte de révélateur.

  • Que ce phénomène complexe et multiforme renvoie aux notions d’histoire, de politique, d’économie et de philosophie.

  • Que l’Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal en est un témoignage, à la fois analyse et expérimentation du phénomène par l’auteur.

Cette démonstration nous laisse soudainement apparaître très compréhensible et bien moderne le titre aux apparences désuètes, choisi par l’abbé Raynal d’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, le livre qui dévoile à ses lecteurs la marche du monde.

L’œuvre de Raynal au cœur de la mondialisation

Il nous reste à démontrer comment l’abbé Raynal eut à connaître de ce phénomène pour le décrire avec une telle perfection et comment en le décrivant il l’a utilisé à son propre compte. Le point de départ et des dix volumes de l’Histoire des deux Indes repose sur l’événement fondamental de la découverte du nouveau monde.

Il n’y a point d’événement aussi intéressant pour l’espèce humaine en général et pour les peuples d’Europe en particulier que la découverte du Nouveau Monde et le passage aux Indes par le Cap de Bonne-Espérance.

Alors a commencé une révolution dans le commerce, dans la puissance des nations, dans les mœurs, l’industrie et le gouvernement de tous les peuples. C’est à ce moment que les hommes des contrées les plus éloignées se sont devenus nécessaires : les productions des climats placés sous l’équateur se consomment dans les climats voisins du pôle ; l’industrie du nord est transportée au sud ; les étoffes de l’orient habillent l’occident, et partout les hommes se sont communiqué leurs opinions, leurs lois, leurs usages, leurs remèdes, leurs maladies, leurs vertus et leurs vices. Tout est changé et doit changer encore…[38]

Ainsi, l’incipit[39] de l’Histoire des deux Indes met en scène une « archéologie de la globalité » en partant de la prise de conscience d’une double mondialisation, celle de la fin du XVème siècle et celle de la deuxième moitié du XVIIIème siècle. L’avenir de ces transformations - tout comme l’histoire elle-même - semble indéterminée. Le mouvement et le changement sont inscrits dans cette définition. C’est le commerce qui constitue la force motrice et la dynamique d’un tel monde en mutation.

L’Histoire des deux Indes met en scène l’argumentation de cette fresque souvent entachée de contradictions et c’est la voix du philosophe qui maintient l’unité des différentes parties l’ouvrage. Il observe tout d’abord « l’Europe avant les découvertes »[40] pour ensuite choisir un point d’observation plus élevé dans l’espace. C’est avec ce détachement, cette distance, d’un regard qui embrasse l’ensemble de la terre, qu’il souligne la signification fondamentale d’un commerce mondialisé :

Elevé au-dessus de toutes les considérations humaines, c’est alors qu’on plane au-dessus de l’atmosphère, & qu’on voit le globe au dessous de soi. C’est de-là qu’on laisse tomber des larmes sur le génie persécuté, sur le talent oublié, sur la vertu malheureuse. [...] C’est de-là qu’on voit la tête orgueilleuse du tyran s’abaisser & se couvrir de fange, tandis que le front modeste du juste touche la voûte des cieux. C’est là que j’ai pu véritablement m’écrier, je suis libre, & me sentir au niveau de mon sujet. C’est là enfin que, voyant à mes pieds, ces belles contrées où fleurissent les sciences & les arts, & que les ténèbres de la barbarie avoient si longtemps occupées, je me suis demandé : qui est-ce qui a creusé ces canaux ? Qui est-ce qui a desséché ces plaines ? Qui est-ce qui a fondé ces villes ? Qui est-ce qui a rassemblé, vêtu, civilisé ces peuples ? & qu’alors toutes les voix des hommes éclairés qui sont parmi elles m’ont répondu : c’est le commerce, c’est le commerce[41].

La rhétorique de l’Histoire des deux Indes qui joue avec une subtile économie de figures de lecteur[42] n’a pas seulement su provoquer un écho immense auprès du lectorat[43], elle a surtout considérablement élargi les champs spatiaux, thématiques et philosophiques grâce à l’apport des données que Raynal a su recueillir auprès de nombreux collaborateurs et correspondants de tous les pays[44]. C’est aussi la dimension internationale et médiatique de cette œuvre collective qui lui a donné le statut d’œuvre de référence sur le monde extraeuropéen.

Pour suivre l’entreprise de son auteur, l’Histoire des deux Indes se présente comme une vaste encyclopédie qui répond à la fois aux aspirations de critique sociale d’une époque et à la soif de culture cosmopolite développées par l’esprit des Lumières. Mais l’étendue du projet éditorial et son enjeu vont bien au-delà, ils conduisent l’auteur à devenir le « manager » d’une véritable entreprise d’information. Le point central d’un vaste réseau vers lequel vont converger une multitude de renseignements. De telle sorte que le succès de l’Histoire des deux Indes est avant tout la réussite d’une entreprise de communication[45]. Car l’abbé Raynal qui dispose d’une solide expérience journalistique connaît la signification du « poids des mots et du choc des images »[46].

Pour entretenir l’afflux permanent de renseignements destinés à actualiser son œuvre, l’écrivain confond subtilement l’édition de son ouvrage aux grands débats du moment. Ainsi, il associe intimement les deux étapes de la mondialisation, celle de la découverte de l’Amérique dont le public est avide, et celle de l’avènement de la nation américaine directement lié à l’actualité.

Le parti pris de Raynal est de décrire la mondialisation de l’intérieur. Il met alors au service de son projet éditorial les plus importants réseaux du moment : les réseaux du commerce et le réseau des Académies. Pour se donner les moyens de réussir son pari, il place la communication[47] au cœur de son entreprise éditoriale. L’édition et la communication resteront dès lors intimement liées, ce qui fera dire à Feugère que l’on doit reconnaître dans Raynal, le père du journalisme moderne[48].

Tout d’abord, Raynal met en scène son ouvrage qu’il présente comme un enjeu de la réflexion sur la mondialisation. Les dernières lignes de l’ouvrage invitent d’autres écrivains à poursuivre son œuvre :

Puissent des écrivains plus favorisés de la nature achever par leurs chefs d’œuvres ce que mes essais ont commencé ! Puisse, sous les auspices de la philosophie, s’étendre un jour d’un bout du monde à l’autre cette chaîne d’union et de bienfaisance qui doit rapprocher toutes les nations policées ! …Ce faible ouvrage qui n’aura que le mérite d’en avoir produit de meilleurs, sera sans doute oublié. Mais au moins je pourrai me dire que j’ai contribué, autant qu’il a été en moi, au bonheur de mes semblables, et préparé peut-être de loin l’amélioration de leur sort...[49]

Dans la dernière édition de l’Histoire des deux Indes[50], il fournit un sujet de réflexion introduit par le dernier chapitre qui se présente comme une synthèse de l’ouvrage. Le débat est ouvert sous le titre :

Réflexions sur le bien et le mal que la découverte du Nouveau Monde a fait à l’Europe.

Mais l’abbé Raynal ne se contente pas d’émettre des vœux, et de fournir un sujet de réflexion, il se donne aussi les moyens d’y parvenir. Quelques mois seulement après la publication de ces lignes, il fonde à l’Académie de Lyon[51] un prix de 1200 livres sur le sujet :

La découverte de l’Amérique a-t-elle été utile ou nuisible au genre humain ? S’il en est résulté des biens, quels sont les moyens de les conserver et de les accroître ? Si elle a produit des maux quels sont les moyens d’y remédier ? [52]

L’ouvrage qui faisait jusque là figure d’enjeu de la réflexion devient un modèle de réflexion[53]. Ce que confirmera la préface d’un autre ouvrage publié par Raynal lui-même à Londres en 1781, sous le titre : Révolution de l’Amérique[54].

Un des plus beaux ouvrage (Histoire des deux Indes) qui aient paru depuis la renaissance des lettres et peut-être le plus instructif de ceux que nous connaissons. C’est une production dont on n’avait point de modèle et qui pourra bien, servir un jour [...][55]

Cette même préface se poursuit par l’annonce du prix littéraire fondé à l’Académie de Lyon par l’abbé Raynal :

M. l’abbé Raynal, après avoir éclairé les hommes par ses écrits, a voulu leur procurer encore de nouvelles lumières, en excitant leur émulation…

Le public alors prévenu, il ne manquait plus que les candidats… C’est Raynal lui-même qui fait sa propre promotion comme le confirme la lettre, qu’il adresse à l’Académie de Lyon quelques mois seulement après l’annonce du prix :

J’ai reçu, Monsieur, les trois paquets de programmes que vous avez eu la bonté de m’envoyer. Il en a déjà été expédié un assez grand nombre pour l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre et les deux Amériques, l’Allemagne. Le nord des Indes orientales recevront aussi les leurs plutôt ou plus tard. Plusieurs de nos écrivains se disposent à concourir. Ils y ont été déterminés par l’opinion généralement reçue des lumières et de l’intégrité de la compagnie qui doit les juger.

Par l’intermédiaire de l’Académie de Lyon, le prix venait de franchir les frontières du royaume et le sujet fut bientôt soumis à la réflexion sur d’autres continents. Ainsi, la même année, le prix est proposé à l’Américain Philosophical Society de Philadelphie[56]. Un an plus tard, l’Académie prend la décision de prolonger la durée du concours, car « l’objet lui a paru d’une trop grande importance pour ne pas suspendre son jugement, et ne pas désirer que la matière soit encore plus approfondie… »

Au début de l’année 1784, l’Académie, jugeant qu’« aucun mémoire n’a paru suffisamment remplir les vues indiquées… », prolonge le délai d’une année[57]. Informé de ses prolongements, Raynal donne des observations sur les auteurs des mémoires reçus[58] en « espérant que le sujet de l’Amérique sera enfin bien traité… »

A la fin de l’année, malgré la réception de nouveaux mémoires, l’Académie considère que ces ouvrages ne lui paraissent pas d’un ordre assez supérieur, pour leur décerner le prix proposé par un homme célèbre sur un sujet aussi important ». Elle renvoie le prix à deux ans, avec l’approbation du fondateur.

A la nouvelle échéance de 1787, aucun des mémoires reçus n’a encore satisfait au jugement de l’Académie qui annonce son intention de le supprimer. Mais sur l’insistance de l’abbé Raynal, elle se voit obligée de le reporter une nouvelle fois à l’année 1789.

Arrivé au terme fixé, l’Académie rend son jugement sur les nouveaux mémoires reçus[59] et informe Raynal que le concours ne pourrait être décerné. Contrarié par cette nouvelle, Raynal répond en proposant un nouveau sujet[60]:

…sur la question de savoir s’il faut faire cesser l’achat des noirs en Afrique, s’il faut leur donner la liberté en Amérique…

Au mois d’août 1789[61], après de longues discussions, l’Académie acceptera de reconduire le prix de l’abbé Raynal sans toutefois retenir le sujet qu’il avait proposé, en expliquant :

qu’elle a cru s’arrêter à un sujet un peu moins vague, afin d’éviter toutes les importantes questions, dont l’examen et la décision sont soumis en cet instant au tribunal suprême de la Nation.

Finalement le prix proposé par l’Académie de Lyon sur « la découverte de l’Amérique » sera remplacé par celui sur « le bonheur du genre humain »[62] dont Bonaparte sera un des candidats. Mais Raynal toujours soucieux de voir cette question approfondie la proposera alors à l’Académie Française qui institue en 1790 un prix de 2400 livres pour un discours sur la question : Quelle a été l’influence de la découverte de l’Amérique sur la politique, les mœurs et le commerce de l’Europe ?

Au final, l’Académie de Lyon a reçu, en 1791, pour le prix de Raynal sur l’Amérique plus de 80 mémoires. Malgré l’absence de lauréat, le but recherché Raynal sera largement atteint, au-delà de toutes espérances. Les Académies avaient colporté, une douzaine d’années durant, la question de la découverte de l’Amérique qui constitue l’essence même de l’Histoire des deux Indes. Raynal avait obtenu de la sorte le soutien de la librairie officielle pour la promotion d’un prix qui renvoyait implicitement à un ouvrage condamné et toujours imprimé clandestinement[63].

Le succès éditorial du livre activé par la censure servait la cause de l’auteur et encourageait ainsi la collaboration à une œuvre devenue universelle. La nature globale du projet de Raynal reposait sur un atout majeur, la diffusion de la langue française[64]. Raynal ne ménageait aucun effort pour la promotion de son prix en faisant « annoncer dans le plus de journaux et de gazettes qu’il avait pu, le prix qu’il venait de proposer »[65], il en sera de même pour les prix qui suivront[66].

Dans le même temps, la vertu pédagogique du prix pénétrait une opinion publique réceptive. L’émulation suscitée par la lecture de son œuvre provoqua une participation record au concours académique. Les candidats au concours devenaient automatiquement des lecteurs de l’ouvrage[67] et les auteurs des mémoires devenaient sans le savoir des informateurs de l’abbé. En effet, soucieux de ne rien perdre de ce qui pourrait enrichir son livre, Raynal écrivait en 1783 à son éditeur – c’est à dire en pleine effervescence du concours[68] :

J’ignore où vous en êtes de l’édition de l’Histoire philosophique si elle n’avait pas paru au mois d’août, vous y pourriez coudre le discours couronné, il y avait beaucoup d’autres imprimés. Ces mémoires auront un rapport direct avec mon ouvrage, et feraient une addition intéressante…[69]

Par ce système le lecteur était entraîné dans une spirale qui allait le transformer en candidat puis en collaborateur. Le candidat-lecteur se transformait en lecteur-collaborateur avec l’utilisation de son texte dans la publication en cours. C’est ainsi qu’une multitude d’explorateurs, voyageurs, administrateurs ou négociants anonymes, souhaitant participer au progrès des lumières, communiquaient leurs observations, par le biais de la correspondance pour devenir les maillons de cette chaîne de la connaissance. L’analyse du mécanisme mis en place permet de révéler la stratégie utilisée. L’objectif recherché était bien de créer une dynamique destinée à entretenir un système dans sa durée[70].

L’ensemble de cette effervescence maintenue, dans l’Europe entière et bien au-delà, autour de l’objet de l’abbé Raynal, allait donner naissance à une importante littérature grise, mémoires contenant des observations directement adressées à l’auteur lui-même. L’exercice du commentaire de l’œuvre de l’abbé Raynal, pratiqué d’une manière formelle par la publication d’un mémoire ou de manière plus diffuse, comme celle des correspondances, s’installa peu à peu en discipline d’école à grande échelle[71]. L’abbé Raynal venait d’inventer « Wikipédia » avant l’heure, c’est-à-dire la mondialisation de l’information, une machine à diffuser le savoir[72]. C’est ainsi que son livre deviendra un best-seller mondial.

Mondialisation, commerce et idées

Sans aucun doute l’abbé Raynal savait qu’il léguait aux générations futures les outils pour comprendre le monde, aussi, découvrons-nous aujourd’hui avec son oeuvre les clés de la mondialisation[73]. L’Histoire des deux Indes est à la fois un témoignage sur l’histoire même de la mondialisation et un hymne au commerce qui en constitue l’articulation essentielle. Mais le commerce c’est aussi « le commerce infâme de l’homme »[74] et son livre deviendra de fait la première dénonciation de l’esclavage. Car le commerce n’est pas neutre, il suit la marche du monde et reste le reflet de la nature humaine, de sa grandeur et de ses bassesses. L’éclairage sur la personnalité de Raynal vient expliquer en partie l’essence même de cette œuvre construite en faveur de la vérité[75]. D’où une œuvre atypique qui décrit la marche du monde au moyen et à la lumière du commerce. La littérature n’est alors que l’instrument, le véhicule des idées par excellence qui permettra à l’auteur à la fois d’utiliser ses connaissances, de témoigner et de communiquer à grande échelle.

Le commerce des lumières est devenu nécessaire à l’industrie et la littérature seule entretient cette communication. La lecture d’un voyage autour du monde a occasionné peut être les autres tentatives de ce genre : car l’intérêt seul ne fait pas trouver les moyens d’entreprendre.[76]

L’Histoire des deux Indes est un livre construit par le commerce, sur le commerce et pour le commerce[77].

…Par son ministère (du commerce), une ville, une province, une nation, une partie du globe sont débarrassées de ce qui leur est inutile ; par son ministère, elles reçoivent ce qui leur manque. Les besoins respectifs de la société des hommes l’occupent sans cesse. Ses lumières, ses fonds, ses veilles : tout est consacré à cet office honorable et nécessaire. Son action n’existerait pas sans les arts[78] et la culture[79] : mais sans son action la culture et les arts seraient peu de chose. En parcourant la terre, en franchissant les mers, en levant des obstacles qui s’opposaient à la communication des peuples, en étendant la sphère des besoins et le désir des jouissances, il multiplie les travaux ; il encourage l’industrie ; il devient en quelque sorte le moteur du monde...[80]

Mais il est encore plus doux, plus beau, peut-être, de voir toute l’Europe peuplée de nations laborieuses, qui roulent sans cesse autour du globe, pour le défricher et l’approprier à l’homme ; agiter par le souffle vivifiant de l’industrie, tous les germes reproductifs de la nature ; demander aux abîmes de l’océan, aux entrailles des rochers, ou de nouveaux soutiens, ou de nouvelles jouissances ; remuer et soulever la terre avec tous les leviers du génie ; établir entre les deux hémisphères, par les progrès heureux de l’art de naviguer, comme des ponts volants de communication, qui rejoignent un continent à l’autre ; suivre toutes les routes du soleil, franchir les barrières annuelles, et passer des tropiques aux pôles sous les ailes des vents ; ouvrir en un mot, toutes les sources de la population et de la volupté, pour les verser par mille canaux sur la face du monde... Telle est l’image du commerce[81].

Aujourd’hui l’œuvre de l’abbé Raynal, chaînon manquant de l’histoire des idées politiques, nous sert de laboratoire pour comprendre la naissance du monde moderne et la marche du genre humain[82]. Comme elle servit naguère pour le public du XVIIIème siècle, les yeux rivés sur l’Amérique, à expliquer le « nouveau monde et ses enjeux », elle nous éclaire aujourd’hui sur notre devenir, ce qui fera dire à l’un de ses premiers disciples le vénézuélien Bolivar[83] :

La libertad del nuevo mundo, es la esperanza del universo.


 

[1] J.H.M. Salmon, « The Abbé Raynal, 1713-1796. An Intellectual Odyssey », History Today, 26 (1976), p. 109-117.

[2] Arthur Schlesinger Jr., « Was America a mistake ? Reflections on the long history of efforts to debunk Columbus and his discovery », The Atlantic, (270, 3), sept. 1992, p. 16-30.

[3] Ette, Ottmar, «’Le tour de l’univers sur notre parquet’: Lecteurs et lectures dans l’Histoire des deux Indes», dans Gilles Bancarel, Gianluigi Goggi, De la polémique à l’histoire, Oxford, 2000. p. 255-272.

[4] Cf. Etude de la « Carrière du mot » mondialisation basée sur les occurrences apparaissant dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung prouve que le mot mondialisation, en tant que concept, est devenu très populaire dans les pays de langue allemande durant les années 1990. Relevé dans Ottmar Ette, « Réflexions européennes sur deux phases de mondialisation accélérée chez Cornelius de Pauw, Georg Forster, Guillaume-Thomas Raynal et Alexandre von Humboldt » in : Raynal et ses réseaux - colloque BnF décembre 2006, en cours de publication.

[5] Emma Rothschild, « La politique de la mondialisation version 1773 », L’Observateur de l’OCDE, novembre 2001, p. 1.

[6] Commission d’information « sur la mondialisation » constituée le 18 septembre 2002 sous la présidence de M. Edouard Balladur, M. Renaud Donnedieu de Vabres, rapporteur, qui dépose un rapport enregistré le 10 décembre 2003.

[7] « Les racines de la mondialisation de Rome à New York », L’Histoire, 270, nov. 2002.

[8] « 2000 ans de mondialisation », Les collections de l’Histoire, n. 38, janv. - mars 2008.

[9] « Les racines de la mondialisation de Rome à New York », op. cit. p. 7.

[10] Jean-Michel Gaillard, « La planète est un village » dans : « 2000 ans de mondialisation », Les collections de l’Histoire, op. cit. p. 67-68.

[11] « L’innovation en politique a une histoire longue et mouvementée. La mondialisation et la bataille qui oppose ses partisans et ses adversaires ne font pas exception, comme en témoignent les événements de la fin du XVIIIème siècle » Emma Rothschild, « La politique de la mondialisation version 1773 », L’Observateur de l’OCDE, novembre 2001, p. 1.

[12] Cf. Révolution mise en scène dans l’Histoire des deux Indes en 1775 où l’auteur renvoie à la Révolution survenue en Suède en 1772.

[13] Histoire des deux Indes, 1780, L. 2 ch. II.

[14] Cf. Histoire de l’édition française, Paris, 1982, T. 2 « Le livre triomphant 1660-1830 ».

[15] L’imprimé lui-même subit également une transformation au niveau du contenu et embrasse de nouveaux domaines de la connaissance, cf. Roger Chartier, « Passé et avenir du livre », p. 394-403 in : Qu’est-ce que la culture ? Sous la direction d’Yves Michaud, Université des savoirs vol. 6, Paris, 2001.

[16] Histoire des deux Indes, 1780, L. 19 ch. VII.

[17] Histoire des deux Indes, 1780, L. 19 ch. XIII.

[18] Phénomène cyclique, inscrit dans l’évolution de sociétés. Cf. Jean Birnbaum, « Platon penseur de la mondialisation », entretient avec André Gluksmann, philosophe, Le Monde des Livres, 24 Janvier 2008.

[19] Histoire des deux Indes, 1780, L. 8 ch. XIV et XV.

[20] Histoire des deux Indes, 1780, L. 15 ch. IV.

[21] Histoire des deux Indes, 1780, L. 1 ch. XIX.

[22] Raynal « l’abbé du nouveau monde » utilise l’astuce d’associer la découverte du nouveau monde avec l’avènement attendu d’un nouveau monde qui allait succéder à l’Ancien Régime.

[23] Bernard Cottret, La Révolution américaine, la quête du Bonheur, Paris, 2003, p. 271.

[24] Histoire des deux Indes, 1780, L. 18 ch. XLIV - XLV.

[25] Histoire des deux Indes, 1780, L. 11 ch. XXXI.

[26] Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, 1856, Paris, 1967, p. 239.

[27] Pour suivre l’évolution de cette pensée on lira : Georges Gusdorf, Les révolutions de France et d’Amérique, Paris, 1988 ; Geneviève et Philipe Joutard, De la francophilie en Amérique, ces Américains qui aiment la France, Arles, 2006.

[28] Ottmar Ette, « Réflexions européennes… », op. cit.

[29] Cf. Ottmar Ette, op. cit.

[30] Suivant Ottmar Ette, op. cit. : « L’année 1898 marque un tournant avec l’intervention des Etats-Unis dans la guerre hispano-cubaine, début d’une suite ininterrompue d’interventions tout d’abord dans l’hémisphère américain, puis à un niveau mondial. L’opération militaire mais aussi mise en œuvre d’une technologie de transmission des plus modernes entre Cuba et les Philippines, les Etats-Unis et l’Espagne, médiatisée à un niveau global. Les guerres qui se déroulent à l’autre bout du monde commencent à constituer au XXe siècle des expériences médiatiques du savoir sur le vivre humain ».

[31] Catherine T.C. Spaerh, « America in the French Imagination : The French Settlers of Asylum, Pennsylvania, and Their Perceptions of 1790s America », Canadian Review of American Studies / Revue canadienne d’études américaines, 38, n° 2, (2008), p. 247-274.

[32] Régis Meyran, « L’Inde de la tradition à la mondialisation », dans : Sciences Humaines, n. 191, mars 2008, p. 48-50 ; Françoise Lemoine, Deniz Ünal-Kesenci, « Chine et Inde dans le commerce international, les nouveaux meneurs du jeu », La lettre du CEPII (Centre d’Etudes Prospectives et d’Informations Internationales), 272, nov. 2007, p. 1-4.

[33] Paul Claval, « Les territoires sous tension » dans : Les territoires de la mondialisation, ouvrage sous la direction de Guy Mercier, Québec, Presses de l’Université de Laval, 2004, p. 21.

[34] Cf. Yves Cazaux, Le rêve américain, de Champlain à Cavelier de La Salle, Paris, 1988.

[35] Frédéric Barbier, Catherine Bertho Lavenir, Histoire des médias de Diderot à Internet, Paris, 1996.

[36] Cette observation se relève particulièrement dans les mouvements d’opposition alter mondialistes caractérisés par leur dénonciation de l’hégémonie américaine, leurs critiques portant sur les domaines économiques, militaires, culturels… et sur une certaine façon de vivre uniformisée, standardisée.

[37] Fareed Zakaria, The Post-American World, W.W. Norton & Company; 2008. Compte-rendu : Josef Joffe, « The New New World » in : New York Times Book Review; 05/11/2008, p. 31.

[38] Histoire des deux Indes, T. I. l. i.

[39] Ottmar Ette, op. cit.

[40] Histoire des deux Indes, 1780, Livre 1, p.2.

[41] Histoire des deux Indes, 1780, Livre 1, p. 3 sq.

[42] Cf. Ottmar  Ette, « Figuren und Funktionen des Lesens in GuillaumeThomas Raynals Histoire des deux Indes » in : Briesemeister, Dietrich / Schönberger, Axel (Dir.) : Ex nobili philologorum officio. Mélanges pour le 80ème anniversaire d’Heinrich Bihler. Berlin: Domus Editoria Europaea 1998, p. 589-610.

[43] Gilles Bancarel, « L’abbé Raynal en Rouergue » suivi de : « Les 49 éditions de l’Histoire des deux Indes » dans : Annales de la Société d’Etudes Millavoises, Millau, SEM, 2007.

[44] Cf. notre article : « Du bon usage de la correspondance : les lettres de l’abbé Raynal » dans : Les Réseaux de correspondance en Europe (XVIe-XIXe siècle) : matérialité et représentation, Colloque international, Lyon, ENS lsh, (16-18 janvier 2003), dir. Pierre-Yves Beaurepaire, Antony McKenna. (Saint Etienne, 2006), p. 219-236.

[45] Cf. Raynal et ses réseaux - BnF 2006, op. cit.

[46] Pour s’en rendre compte, il suffit d’observer le choix des illustrations retenues pour les frontispices de l’Histoire des deux Indes (cf. Sur les pas de Raynal, Exposition itinérante placée sous le patronage de l’UNESCO. Catalogue réalisé à l’occasion du Congrès des Lumières. Montpellier juillet 2007, 16 p.). Cette approche de l’illustration est développée dans nos travaux « Ecriture et information : aux sources du réseau » dans : « Raynal, l’Histoire philosophique des deux Indes: écriture coloniale, échanges culturels et réseaux sociaux à l’époque des Lumières », Congrès international, Newnham College, Cambridge (1er au 3 juillet 2010) (à paraître)

[47] La communication ouvre la question de l’accès à l’information qui est un enjeu majeur de civilisation, inscrite dans les projets de l’UNESCO. On lira : Armand Mattelart, Diversité culturelle et mondialisation, Paris, La Découverte, 2007, « Quelle diversité pour quel ordre mondial des réseaux », p. 102 et sq.

[48] Anatole Feugère, Un précurseur de la Révolution l’abbé Raynal (1713-1796), Angoulême, 1922, « L’Histoire des deux Indes inaugure le grand journalisme » p. 433-440.

[49] Texte de l’Histoire des deux Indes en 1780 (HdI 1780 Livre XIX et dernier livre, T. X, p. 479) qui figure déjà dans l’édition de 1774 (Histoire des deux Indes, Livre XIX Tableau de l’Europe, T. VII, p. 336). Ce qui laisse à penser que les desseins de l’auteur sont déjà arrêtés à cette date-là.

[50] Ce texte est absent des éditions précédentes.

[51] Dans la séance du mardi 22 août 1780, pour l’échéance de 1783.

[52] Voir : Avantages et désavantages de la découverte de l’Amérique. Chastellux, Raynal et le concours de l’Académie de Lyon, éd. H.J. Lüsebrink et A. Mussard (St Étienne 1994).

[53] En 1787 Etienne Clavière et J.P. Brissot de Warville publient : De la France et des Etats-Unis ou de l’importance de la Révolution d’Amérique pour le bonheur de la France, des rapports de ce royaume et des Etats-Unis, des avantages réciproques qu’ils peuvent retirer de leurs liaisons de commerce, et enfin de la situation actuelle de Etats-Unis. Rééd. Préfacée par Marcel Dorigny, Paris, 1996.

[54] Extrait de l’Histoire des deux Indes ; il s’agit des 15 derniers chapitres du Livre XVIII de 1780. Feugère, Bibliographie, p. 49, n°73.

[55] Avertissement p. iii-viii.

[56] Philadelphie, American Philosophical Society, Registre des séances, Subject for Prizes (1780).

[57] Lyon, Archives de l’Académie, Programme l’Académie des Sciences, belles-lettres et arts de Lyon. Ms. 266 inséré début 1784.

[58] Raynal [à M. de La Tourrette], à Toulon le 8 novembre 1784.

[59] Programme l’Académie des Sciences, belles-lettres et arts de Lyon 1789 Lyon, Archives de l’Académie, Ms. 266 inséré au début du registre des p.v. de 1790.

[60] Raynal [à M. de La Tourrette] Marseille le 12 août 1789.

[61] Lyon, Archives de l’Académie, Extraits des p.v. de l’Académie de Lyon. Du mardi 18 août 1789.

[62] Ce glissement sémantique du sujet, pour anodin qu’il paraisse, ramène en réalité au cœur même du problème : les Droits de l’Homme et du Citoyen. Voir notre communication : « L'abbé Raynal, précurseur des Droits de l'homme » dans Colloque international « Pertinence et impertinence des Droits de l’Homme au XXIème siècle », Université Paul Valéry Montpellier, 7-8 septembre 2009.

[63] On peut rapprocher cet aspect de la diffusion de l’ouvrage de Raynal de l’exemple fourni par Panckoucke « à la fois le libraire du gouvernement et des Académies et le diffuseur des éditions clandestines de Voltaire et de Raynal », cf. Simone Tucoo-Chala, Charles-Joseph Panckoucke et la librairie française 1736-1798, Paris, Pau, 1975, p. 288.

[64] Cf. Marc Fumaroli, Quand l’Europe parlait français, Paris, Librairie générale française, 2003.

[65] Avantages et désavantages… par H.J. Lüsebrink et A. Mussard, op. cit. p. 11.

[66] Les prix déposés à l’Académie des Sciences en 1790 et annoncés cette même année seront également publiés dans La Gazette de Québec du 23 décembre 1790. Information aimablement fournie par Gilles Gallichan. Voir notre communication : « Ecriture et information : aux sources du réseau » op. cit.

[67] Henri Méchoulan, « La Découverte de l’Amérique a-t-elle été utile ou nuisible au genre humain, Réflexions sur le concours de Lyon 1783-1789 », Cuadernos salamatinos de Filosofia, (Salamanca), 1988, p. 112-152.

[68] Sur l’étendue des concours proposés par Raynal nous renvoyons à notre ouvrage : Raynal ou le devoir de vérité, Paris, 2004.

[69] Raynal au Monsieur le baronet Ostervald à Neuchâtel. Berlin le 4 avril 1783.

[70] Cf. notre article : « L’Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal ou l’information en mouvement, Analyse de la construction d’un réseau », dans : Réseaux intellectuels et sociabilité culturelle en Europe de 1760 à la Restauration, Colloque international, Genève-Coppet (4-6 décembre 2003), dir. Michel Porret, Wladimir Berelowitch. Genève, Droz, 2009, p. 181-194.

[71] Cette assertion est vérifiée par le fait que de nombreux exemplaires de l'Histoire des deux Indes, toutes éditions confondues, objet d’une lecture attentive et savante, portent des annotations ou mentions marginales. Goethe fondera une société pour faire lire le livre.

[72] Voir : « Mondialisation, connaissance et réseaux scientifiques », Les dossiers de la mondialisation, n. 9, mars 2008, p. 1-4.

[73] En complément de la présente démonstration, nous pouvons ajouter le choix des exemples choisis par Raynal pour illustrer cette dimension « mondialiste ». Nous relèverons le cas du castor pour le Canada que nous étudions dans : « Le Canada dans l’Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal, ou le voyage philosophique » dans : Les représentations de la Nouvelle-France et de l’Amérique du Nord, Colloque du 133e Congrès national des Sociétés Historiques et Scientifiques, Québec, 2-8 juin 2008.

[74] Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, essai d’histoire globale, Paris, 2004.

[75] Raynal ou le devoir de vérité, op. cit.

[76] Histoire des deux Indes, 1780, L. 19 ch. VI, p. 441.

[77] Pour Raynal le commerce constitue un facteur civilisateur essentiel, cf. Marian Skrzypek, « Le commerce instrument de la paix mondiale » in : Raynal de la polémique à l’Histoire textes réunis et présentés par Gilles Bancarel et Gianluigi Goggi, Oxford, Voltaire Foundation, 2000 (Studies on Voltaire, 2000 :12), p. 243-254.

[78] Technique.

[79] Agriculture.

[80] Histoire des deux Indes, 1780, L. 19 ch. VI, p. 231.

[81] Histoire des deux Indes, 1780, L. 19 ch. VI p. 245.

[82] C. A. Bayly, The Birth of the Modern World 1780 – 1914. Global Connections and Comparisons, Oxford, Blackwell, 2004. L’ouvrage traduit en langue française (par Michel Cordillot) est publié sous le titre : La Naissance du Monde Moderne (1780-1914), par les éditions de l’Atelier et les éditions Ouvrières en 2007. Il ne comporte pas l’illustration originale de la couverture qui représente le tableau du Conventionnel Belley accoudé au buste de Raynal, par Girodet. Une absence d’autant plus surprenante qu’elle fait partie de la démonstration même de l’ouvrage comme le démontre Catherine Hall dans son compte-rendu : « The Birth of the Modern World 1780–1914. Global Connections and Comparisons », Reviews in History, n° 420, 2004.

(http://www.history.ac.uk/reviews/review/420)

[83] Sur les relations Raynal - Bolivar voir : Raynal ou le devoir de vérité, op. cit. Sur l’Amérique du Sud, voir : Yves Saint-Geours, « L’Amérique latine est le laboratoire du monde » dans : L’Histoire, 322, 2007, p. 8 et Yves Saint-Geours, François Chevalier, L’Amérique Latine, Paris, 1993.

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